Lien vers lechinois.com



 

 


Chroniques  lechinois.com


L'UNITE DE MESURE DE LU BAN

Une unité de mesure conceptuelle au service
des statuaires d'Yilan à Taiwan

Patrick Le Chevoir

in Anthroepotes, 1998, Vol. III-1, [2-14]

 

- 5 -

DESCRIPTION DU LU BAN CHI

Le Lu Ban Chi " moderne "

La version moderne du Lu Ban Chi utilisée par les artisans se trouve sur un " mètre ruban " métallique qui comprend, comme nous l'avons vu, quatre unités différentes. L'unité du Maître Lu Ban est située juste en dessous de l'unité chiffrée de Taiwan. Un couple de caractères est écrit soit en rouge, soit en noir. Sur cette version, les caractères se lisent de gauche à droite.

Détail du LU BAN CHI version moderne

Une " unité " est composée de quatre couples de caractères de même couleur. Le nom de l'unité est formé d'un caractère seul, situé au milieu des quatre couples. Cette version rend difficile la description car l'on pourrait croire, par la superposition du caractère à cheval entre deux couples de caractères, que ces couples ne sont pas de la même dimension que les autres. Il n'en est rien, cette disposition n'est due qu'au manque de place de cet instrument contenant quatre unités distinctes. Intéressons-nous donc aux modèles plus anciens dont la disposition est plus parlante.

Il m'a été difficile de trouver d'anciens modèles du Lu Ban Chi. Seul ZHEN Zhen-Ji, le menuisier, en possédait un en bois et je ne pus en trouver un deuxième exemplaire identique à vendre dans tout  Yilan. Je finis par trouver des modèles de Lu Ban Chi intermédiaires comportant une graduation chiffrée. C'est sur la base de ces trois modèles de Lu Ban Chi que nous allons établir les comparaisons et nous intéresser à l'évolution de cet outil.

LU BAN CHI version métallique

Le Lu Ban Chi de ZHEN Zhen-Ji

Le Lu Ban Chi du menuisier est une règle de bois sans graduation chiffrée. L'essence de bois ayant servi à fabriquer cette règle est du  " hinoki ". Le terme de " hinoki " (ひのき) est emprunté à la langue japonaise, ZHEN Zhen-Ji ne connaît son nom ni en mandarin, ni en taïwanais. Selon lui, ce bois est sacré ; à Taiwan, tout du moins à Yilan, on s'en servirait pour la fabrication des cercueils ; au Japon, il serait utilisé pour la construction des temples. Pour lui, un véritable Lu Ban Chi ne peut être fabriqué qu'à partir du " hinoki ".




Sur ce modèle ancien, la disposition facilite la compréhension du fonctionnement des unités. Le sens de la lecture est de la droite vers la gauche pour les unités principales au nombre de huit. Chaque unité chapeaute un groupe de quatre couples de caractères dont la lecture s'effectue de haut en bas et de droite à gauche. Il n'existe aucune opposition de couleur pour différencier les " bonnes " mesures des " mauvaises ". La même encre noire a servi pour chaque caractère ou groupe de caractères. Au dos de cette règle se trouve l'unité de mesure appelée Ding Lan Chi (丁蘭尺) qui, selon ZHEN Zhen-Ji, est utilisée pour les papiers funéraires où l'on doit inscrire les noms des morts avant qu'ils ne soient définitivement inscrits sur les tablettes des ancêtres. Là non plus, nous ne constatons aucune opposition de couleur (encre noire).  

Les Lu Ban Chi " intermédiaires "

Il m'a fallu remuer ciel et terre pour dénicher des modèles en bois que les artisans prétendaient introuvables. Ma première réaction fut de rendre visite à tous les magasins susceptibles de vendre des outils (ceux qui connaissent Taiwan savent que les magasins d'outillages sont fort nombreux, même dans les petites villes comme Yilan). J'obtenais toujours la même et unique réponse : " les Lu Ban Chi en bois n'existent plus! ".

Je finis par comprendre que je ne cherchais pas au bon endroit ! En effet, si cet outil faisait partie de la sphère magico-religieuse, il ne pouvait se trouver que dans des magasins où l'on vendait du religieux. Les exemplaires en bois dont la description suit furent donc achetés dans des magasins où sont vendus, entre autres, les billets pour les morts. Ce que je nomme les Lu Ban Chi " intermédiaires " sont des règles de bois dont la disposition des caractères est identique à celui que détient ZHEN Zhen-Ji. Par contre, ils comportent une indication supplémentaire : la graduation chiffrée de l'unité de mesure de Taiwan située au dessus des huit caractères principaux.

Deux LU BAN CHI en bois (n° 2 et 3)




Aucun de ces trois exemplaires n'a été fabriqué à partir de " hinoki ". Le premier est d'une très mauvaise facture, le bois utilisé est très léger, non poncé et les caractères imprimés en rouge sont partiellement illisibles. Aucune opposition de couleur n'est à noter. Le bois du deuxième Lu Ban Chi est plus solide que le précédent, sa surface a été peinte en jaune et les caractères sont noirs (côté Lu Ban Chi), rouges  (côté Ding Lan Chi).

Le bois utilisé pour le troisième a été verni et semble plus solide que le second. Les caractères, côté Lu Ban Chi, sont rouges ; ils sont noirs côté Ding Lan Chi.

Deux DING LAN CHI (faces opposées)


 



Tableau comparatif des différents modèles de  Lu Ban Chi



> Agrandir cette image

L'intérêt de ce tableau comparatif est de nous permettre de visualiser rapidement l'évolution du Lu Ban Chi au cours des cinquante dernières années. D'une essence de bois considérée comme sacrée par ZHEN Zhen-Ji, on passe successivement à d'autres essences non sacrées pour arriver au métal. La matière a soudain perdu de son importance ; par la suite, une graduation chiffrée est venue s'ajouter à l'outil, très certainement pour des raisons pratiques et de précision. Cette unité pose un problème de taille : l'unité chiffrée considérée comme nationale, l'unité de mesure de Taiwan serait, en réalité, une unité provenant du Japon ! Seule une prêtresse taoïste m'a donné cette information qui, selon moi, est probable car, si l'on se réfère à la traduction du Lu Ban Jing (manuel du Maître Lu Ban), le Lu Ban Chi qu'utilisent les artisans correspond au gabarit de celui provenant du Japon ; de plus, Ruitenbeek confirme la version de la prêtresse selon laquelle le " chi " 尺 taiwanais correspond au " chi " japonais.

Toujours selon la prêtresse, qui ne put me donner une datation précise, le Lu Ban Chi est bien chinois, mais les Chinois auraient perdu au cours des siècles le savoir se rattachant à son utilisation pour les statues. Les Japonais l'auraient donc emprunté aux Chinois, mais, à l'inverse de leurs voisins du continent, ils auraient conservé intact le savoir s'y rattachant. Les Japonais auraient réintroduit l'usage du Lu Ban Chi à Taiwan lors de la colonisation de l'île (de 1895 à 1945) en même temps qu'ils auraient importé l'unité de mesure actuellement connue sous le nom d'unité de Taiwan. Ces informations restent à vérifier.

Il y a là tout un travail historique à réaliser pour reconstituer la véritable migration de cet outil, mais déjà trois indices pèsent pour la version ci-dessus : le nom de l'essence du bois connu par ZHEN Zhen-Ji uniquement en langue japonaise, le gabarit correspondant à celui du Japon et la déclaration de la prêtresse.

Mais poursuivons l'analyse du tableau comparatif. Un autre élément de discontinuité est la présence d'opposition de couleur, d'abord entre les deux systèmes de mesure (Lu Ban Chi et Ding Lan Chi - N°2-3), puis entre les groupes de caractères des deux systèmes (version métallique). Il serait hasardeux de se lancer dans une théorie du symbolisme des couleurs, là où il n'y a peut-être qu'un aspect pratique de différenciation.

Le dernier élément de changement notable est l'inversion du sens de la lecture lorsque le bois est remplacé par le métal. Aucun problème technique ne peut expliquer cette inversion car l'on pourrait imaginer un " mètre ruban " dont les graduations seraient lisibles de droite à gauche. Nous pouvons envisager deux hypothèses qui, peut-être, se combinent : la première soulève le problème du travail de la main droite et de la main gauche lors de la manipulation d'un outil par les droitiers. Dans la plupart des cas, le droitier utilisera sa main gauche pour maintenir l'extrémité du " mètre ruban ", et la stabilisera tandis que la main droite, tenant le corps du " mètre ", se mouvra jusqu'au déroulement nécessaire à la mesure. Les chiffres, dont le sens de la lecture est de gauche à droite, se trouvent donc dans le bon sens. Si, par contre, le sens de la lecture était inversée et qu'aux mêmes mains les mêmes rôles étaient attribués, les chiffres et les caractères se retrouveraient la tête en bas. Il faudrait alors que les rôles des mains s'inversent pour que l'écriture se présente correctement face à l'utilisateur droitier.

La deuxième hypothèse est que le " mètre ruban " a été copié de l'Occident sans être complètement assimilé par les personnes qui l'on introduit et que la copie est restée conforme par manque d'innovation. J'opte pour la première hypothèse, non parce qu'elle est plus flatteuse, mais parce que le gaucher n'a guère de place à Taiwan.

Malgré tous les changements que nous avons pu constater au fil des années, le Lu Ban Chi subsiste, les éléments invariables étant l'écriture et la composition des unités principales (huit caractères isolés) dont dépendent les sous-unités (huit groupes de quatre couples de caractères).  


Représentation du Lu Ban Chi de ZHEN Zhen-Ji
(échelle non respectée)


> Agrandir cette image

Longueur total : 1,41 尺 soit 42,76 cm
Le sens de la lecture est de droite à gauche et de haut en bas


La composition du Lu Ban Chi

Un Lu Ban Chi se divise donc en huit unités principales formées de caractères isolés. Ces huit caractères peuvent se scinder en deux groupes distincts : les bons caractères (B) et les mauvais (M). La disposition de ces deux groupes est la suivante :

B M M B B M M B
(sens de la lecture de droite à gauche)

Bien qu'il y ait autant de bons caractères que de mauvais, leur emplacement est loin d'être anodin. En effet, les bons caractères, de par leur place aux extrémités, contiennent les mauvais :

B M M B B M M B

Ils les contiennent aussi à l'intérieur même de ce système de mesure :

B M M B B M M B

Nous sommes devant ce que je serais tenté de nommer un tour de force de la part du Maître LU BAN : avec le même nombre d'éléments positifs et d'éléments négatifs, les premiers semblent maîtriser les seconds. Mais la portée de ce tour de force ne se limite pas à une mise à plat d'une pensée morale, elle est aussi mathématique car l'infiniment petit et l'infiniment grand sont du même coup obligatoirement " contenus " dans la sphère des bons éléments. Voyons, maintenant, ce qui est considéré comme bon et comme mauvais en examinant chaque caractère isolé et les couples de caractères qui s'y rattachent.  

Signification des différents caractères

Quelques précisions s'imposent afin que le lecteur ne soit pas étonné de la présence de nombreux caractères non expliqués par WU Song-Bo.

Il m'a fallu attendre l'avant-veille de mon départ pour la France pour que WU fixe le rendez-vous tant de fois annulé et reporté. Je sentais qu'il était gêné car d'un côté il m'avait promis de m'apprendre un jour la signification des caractères, mais d'un autre côté, il devait projeter l'échéance beaucoup plus loin dans le temps. Mon départ précipita les choses et il trouva un compromis où les deux parties concernées ne perdraient pas la face : je ne partirais pas sans explication mais toutes les explications ne me seraient pas données !

Le tableau qui suit ne comprend donc que les explications fournies par WU Song-Bo. Bien que la traduction des caractères non commentés eut été possible, des erreurs ou des contre sens aurait pu s'y glisser.

Il est aussi important de noter que je n'ai pas eu accès au discours des véritables décideurs (les bonzes et les prêtres taoïstes). La tâche de Wu Song-Bo se limite, en effet, à exécuter les ordres des clients, son savoir étant plus axé sur les systèmes de mesure liés aux divinités que sur la signification des différents concepts.


> Agrandir cette image

 

 

Suite (6 de 0)

Retour à la page des Chroniques

 

Des titres à consulter
chez amazon
.fr alapage.com amazon.ca
et Fnac.com

Dictionnaires et lexiques

Nouveau petit dictionnaire français-chinois
avec pinyin 
> amazon.fr  
Fnac.com

10000 mots usuels : Dictionnaire chinois-français
avec transcription phonétique chinoise en pinyin
> amazon.fr   Fnac.com

Dictionnaire chinois-français 
> amazon.fr  Fnac.com

Dictionnaire concis fr/ch ch/fr  
> amazon.fr alapage.com
Fnac.com
Dictionnaire kuaisu chinois-français
Accès multiples aux mots composés
快速检字法汉法多向检词词典
Kuàisù jiànzìfà hàn fǎ duō xiàng jiǎn cī cídiǎn

> amazon.fr  alapage.com  Fnac.com

Dictionnaire français chinois en images  
> alapage.com 
Fnac.com

Dictionnaire Ricci des caractères chinois
Édition en 6 tomes et une annexe
> amazon.fr  alapage.com  Fnac.com
Dictionnaire Ricci de caractères chinois,
coffret 2 volumes et un index
> amazon.fr  alapage.com 
Fnac.com

DICO pratique français-chinois
avec transcription pinyin
>  Fnac.com

L'imagerie français-chinois 
> amazon.fr  alapage.com  Fnac.com


Dictionnaire pratique français-chinois.... 
> amazon.fr 

Les Mots choisis français-chinois  
> alapage.com 
Fnac.com

Dictionnaire de la langue française avec explications bilingues
Larousse Compact français-chinois
> Fnac.com

Nouveau dictionnaire français chinois chinois français
> amazon.fr  Fnac.com

Dictionnaire kuaisu chinois, anglais, français
Chinese, English, French kuaisu dictionary
avec l'étymologie des caractères, Kuaisu jian zi fa
Roland Sanfaçon avec la collaboration de Chau Nguyen ... et al.
> amazon.fr  amazon.ca  alapage.com
> amazon.com  

Dictionnaire d'agriculture
chinois - français - anglais - sciences de l'animal 
> amazon.fr  amazon.ca

Vocabulaire de base
du chinois moderne (chinois-français) 
>  alapage.com

Lexique de termes économiques français - chinois
 - anglais / chinois - français - anglais 
>  alapage.com 
Fnac.com

Dictionnaire chinois - français
d'économie et politique rurale 
>  alapage.com

Terminologie mathématique en chinois moderne 
> amazon.fr  alapage.com

Dictionnaire de la civilisation chinoise
de Collectif 
> amazon.fr alapage.com Fnac.com

 

 


Première édition 19 mars 2006
Modifiée le 11 décembre 2015