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Les
Chinois classent traditionnellement les caractères de l’écriture
selon les différents modes qui ont présidé, à leurs yeux, à leur
formation. Ce sont les Liu Shu
六书,
les « Six Catégories d’Ecriture »
, appellation dont la première mention remonte au Zhouli 周礼
ou « Rituel des Zhou », classique rédigé entre le IVè et IIIè siècle
avant notre ère.
Mais il faudra attendre les Han postérieurs (ou Han
orientaux, Dong Han
东汉
, 25-220 ap. J.C.) pour avoir des précisions sur cette
classification.
C’est surtout, à cette époque, le fameux lettré Xu Shen
许慎
(58-147 ap. J.C.), aux environs de l’an 100, qui fut le premier à
classer les 9353 caractères chinois qu’il avait recensés en son
temps, et à tenter une explication étymologique des caractères.
Son ouvrage, le Shuowen Jiezi
说文解字
« Une explication (shuo et jie) des caractères (wen et zi) »
est considéré comme le premier dictionnaire de l’histoire chinoise
et reste encore aujourd’hui la _tope référence pour toute étude
sur la genèse des caractères chinois.
Le mérite de Xu Shen est d’avoir été le
premier à identifier les « clefs », ces éléments graphiques qui
indiquent le domaine sémantique auquel appartient tout caractère
mais surtout qui permettent de classer tous les caractères
partageant une même clef sous une seule série ou groupe, en chinois
bu
部. La clef est appelée bu shou
部
首, littéralement « tête de série » (C-à-d. l’élément commun
du groupe).
Il en a dénombré
exactement 540. Il y a ainsi la clef de l’eau, commune à tous les
caractères qui ont (plus ou moins et parfois pas du tout comme nous
le verrons) un rapport avec l’eau (la rivière, profond etc.), ou
encore celles de la terre, du bois, ou la clef du cœur pour tout ce
qui est d’ordre intellectuel etc. Il s’est aperçu que la grande
majorité des caractères (80% du corpus de son époque et près de 90%
aujourd’hui) était ainsi composée d’une partie renvoyant au sens
générique du mot, la clef, (mais pas à son sens précis que rien
n’indique de façon certaine, si ce n’est précisément la définition
qu’en donne le dictionnaire), mais aussi d’une autre partie dite
phonétique qui servait à indiquer la prononciation.
Cette association d’éléments sémantiques et
phonétiques est ainsi la méthode la plus utilisée pour former un
caractère, et les caractères créés par ce moyen étaient appelés par
Xu Shen « idéophonogrammes », en chinois xing sheng
形声 « forme-son », l’une des « six catégories ». Le
reste des caractères, selon Xu Shen, ont été formés par des procédés
différents constituant les 5 autres catégories que nous pouvons
maintenant présenter en détail. Remarquons cependant dès maintenant,
mais nous le développerons plus loin, que les deux dernières
catégories, selon leur définition traditionnelle, ne sont pas à
proprement parler des « modes » de formation de nouveaux caractères
(sur le plan graphique) car elles ne concernent que des changements
sémantiques : certains caractères, devenus obsolètes ou par suite de
l’évolution de la langue, ont pris des significations différentes,
s’écartant de leur sens d’origine mais sans changement (ou presque)
dans leur forme. Nous verrons cependant l’intérêt de les étudier
pour comprendre le processus fondamental du passage de la
représentation pictographique (pictogrammes) à celle de la
prononciation (idéophonogrammes).
Les
six catégories sont les suivantes :
1-
Les caractères pictographiques ou pictogrammes :
xiangxingzi
象形字 qui sont , à l’origine, des dessins des objets
animés ou inanimés qu’ils représentent.
2-
Les caractères idéographiques ou idéogrammes :
zhishizi
指事字 que certains appellent aussi « sémasiogrammes » car
formés par certains signes qui, associés à d’autres ou ajoutés à des
caractères existants, « indiquent » (zhi
指)
le sens dérivé.
3-
Les caractères formés par association:
huiyizi
会意字
qui sont généralement des synthèses de deux pictogrammes ou plus et
dont le sens global s’interprète comme une sorte de « puzzle »
sémantique.
4-
Les caractères formés d’une partie représentant le sens et d’une
autre
représentant le son ou idéophonogrammes:
xingshengzi
形声字/xieshengzi
谐声字.
5-
Les caractères formés par « transfert de sens » :
zhuanzhuzi转注字.
6-
Les caractères formés par « emprunt » :
jiajiezi
假借字.
1-Les pictogrammes ou xiangxingzi
象形字.
Ce sont des dessins représentant avec une plus ou moins
grande ressemblance une chose ou une action. Nous donnons quelques
exemples en faisant correspondre les caractères actuels avec les
premiers dessins d’origine retrouvés sur les carapaces de tortue ou
omoplates de bovidés ( Jiagu Wen
甲古文)
dont certains remonteraient à plus de 1500 ans avant notre ère
(dynastie Shang
商
XVIè au XIè siècles avant J.C.) et qui sont bien entendu plus
primitifs et figuratifs que les caractères en usage aujourd’hui.
|
Signification |
Caractère actuel |
Caractère primitif |
|
Soleil, jour |
日
ri |
|
|
Lune |
月
yue |
|
|
Arbre, bois |
木
mu |
|
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Montagne |
山
shan |
|
|
Fleuve, rivière |
川
chuan |
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Porte |
门
(門)*
men |
|
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Poisson |
鱼
(魚)*
yu |
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|
Insecte |
虫
chong |
|
*Caractères non-simplifiés
Parfois, l’évolution graphique du caractère a été telle
qu’il est difficile voire impossible de reconnaître la forme
primitive de nature pictographique. Par exemple, le caractère she
射
« tirer », représentait à l’origine une main en train de tendre un
arc avec sa flèche. Par la suite, des transformations successives se
sont produites et la partie « arc »
弓est
devenue semblable à l’élément « corps »
身tandis
que la main
手
s’est transformée en le signe
寸qui
signifie une unité ancienne de mesure (équivalent à un pouce
environ). Le résultat est donc un caractère entièrement nouveau qui
n’a plus rien à voir avec son ancêtre gravé sur os il y a plus de
3500 ans !
2-
Les caractères idéographiques ou idéogrammes : zhishizi
指事字.
Ces caractères « indiquent »
指
/zhi/
des
choses ou des idées qui n’ont pas vraiment de formes précises et qui
ont été suggérées par un jeu d’association graphique, souvent à
partir de caractères existants. Le sens est moins direct que pour
les pictogrammes et requiert un minimum d’analyse.
Par
exemple :
上
shang « dessus » qui était dessiné à l’époque des Jiagu Wen par un
point au dessus d’une ligne.
下
xia « dessous », anciennement un point sous une ligne.
中
zhong « centre, milieu », dont le dessin d’origine a prêté à
plusieurs interprétations. Il s’agit pour certains d’une flèche
fichée au milieu d’une cible (d’où le sens) et pour d’autres, ce qui
apparaît plus proche du pictogramme, d’un drapeau planté au milieu
d’un cercle (certainement une sorte d’enclos ou de territoire
délimité). Cette dernière interprétation expliquerait mieux des
variantes graphiques de ce caractère primitif où l’on voit plusieurs
bannières accrochées à ce drapeau, ce qui ne peut être le cas d’une
flèche.
On retrouve ce procédé d’association graphique dans les
caractères suivants, composés à partir de caractères existants
auxquels a été ajouté un signe graphique indiquant le sens nouveau:
本
ben
« racine, début, commencement », à partir du caractère 木mu
« arbre » sur lequel on a tracé au bas du tronc un petit trait
horizontal - indiquant sans doute le niveau du sol sous lequel est
délimitée la racine de l’arbre, d’où le sens nouveau.
末
mo
« extrémité, fin », à partir du même caractère 木
mu « arbre » sur lequel on a dessiné un petit trait horizontal,
cette fois sur la partie haute du « tronc », pour faire ressortir la
« cîme », d’où le sens de « extrémité ou de fin ».
血
xue « le sang » fait curieusement partie de cette catégorie. Le
dessin d’origine montre bien en effet une sorte de vase rituel
(écrit min
皿)
dans lequel on versait le sang d’animaux sacrifiés (et que l’on
représentait par une goutte qui tombait dans un vase d’où血).
Il s’agit donc bien, là aussi, d’une dérivation graphique à partir
d’un caractère préexistant.
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