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Chroniques  lechinois.com

Les six modes de formation des caractères chinois
par Patrick Mansier,
Beijing 2003

        Les Chinois classent traditionnellement les caractères de l’écriture selon les différents modes qui ont présidé, à leurs yeux, à leur formation. Ce sont les Liu Shu 六书, les « Six Catégories d’Ecriture »[1] , appellation dont la première mention remonte au Zhouli  周礼  ou « Rituel des Zhou », classique rédigé entre le IVè et IIIè siècle avant notre ère[2].

         Mais il faudra attendre les Han postérieurs (ou Han orientaux, Dong Han 东汉 , 25-220 ap. J.C.) pour avoir des précisions sur cette classification[3]. C’est surtout, à cette époque, le fameux lettré Xu Shen 许慎[4] (58-147 ap. J.C.), aux environs de l’an 100, qui fut le premier à classer les 9353 caractères chinois qu’il avait recensés en son temps, et à tenter une explication étymologique des caractères.




         Son ouvrage, le Shuowen Jiezi  说文解字 « Une explication (shuo et jie) des caractères (wen et zi) »[5] est considéré comme le premier dictionnaire de l’histoire chinoise et reste encore aujourd’hui la _tope référence pour toute étude sur la genèse des caractères chinois.

         Le mérite de Xu Shen est d’avoir été le premier à identifier les « clefs », ces éléments graphiques qui indiquent le domaine sémantique auquel appartient tout caractère mais surtout qui permettent de classer tous les caractères partageant une même clef sous une seule série ou groupe, en chinois bu  . La clef est appelée bu shou , littéralement « tête de série » (C-à-d. l’élément commun du groupe).

         Il en a dénombré exactement 540. Il y a ainsi la clef de l’eau, commune à tous les caractères qui ont (plus ou moins et parfois pas du tout comme nous le verrons) un rapport avec l’eau (la rivière, profond etc.), ou encore celles de la terre, du bois, ou la clef du cœur pour tout ce qui est d’ordre intellectuel etc. Il s’est aperçu que la grande majorité des caractères (80% du corpus de son époque et près de 90% aujourd’hui) était ainsi composée d’une partie renvoyant au sens générique du mot, la clef, (mais pas à son sens précis que rien n’indique de façon certaine, si ce n’est précisément la définition qu’en donne le dictionnaire), mais aussi d’une autre partie dite phonétique qui servait à indiquer la prononciation.

         Cette association d’éléments sémantiques et phonétiques est ainsi la méthode la plus utilisée pour former un caractère, et les caractères créés par ce moyen étaient appelés par Xu Shen « idéophonogrammes », en chinois xing sheng  形声   « forme-son », l’une des « six catégories ». Le reste des caractères, selon Xu Shen, ont été formés par des procédés différents constituant les 5 autres catégories que nous pouvons maintenant présenter en détail. Remarquons cependant dès maintenant, mais nous le développerons plus loin, que les deux dernières catégories, selon leur définition traditionnelle, ne sont pas à proprement parler des « modes » de formation de nouveaux caractères (sur le plan graphique) car elles ne concernent que des changements sémantiques : certains caractères, devenus obsolètes ou par suite de l’évolution de la langue, ont pris des significations différentes, s’écartant de leur sens d’origine mais sans changement (ou presque) dans leur forme. Nous verrons cependant l’intérêt de les étudier pour comprendre le processus fondamental du passage de la représentation pictographique (pictogrammes) à celle de la prononciation (idéophonogrammes).

Les six catégories sont les suivantes :

1- Les caractères pictographiques ou pictogrammes :
xiangxingzi
象形字 qui sont , à l’origine, des dessins des objets animés ou inanimés qu’ils représentent.

2- Les caractères idéographiques ou idéogrammes :
zhishizi
指事字 que certains appellent aussi « sémasiogrammes » car formés par certains signes qui, associés à d’autres ou ajoutés à des caractères existants, « indiquent » (zhi ) le sens dérivé.

3- Les caractères formés par association:
huiyizi
会意字 qui sont généralement des synthèses de deux pictogrammes ou plus et dont le sens global s’interprète comme une sorte de « puzzle » sémantique.

4- Les caractères formés d’une partie représentant le sens et d’une autre  représentant le son ou idéophonogrammes:
xingshengzi
形声字/xieshengzi 谐声字.

5- Les caractères formés par « transfert de sens » :
zhuanzhuzi
转注字.

6- Les caractères formés par « emprunt » :
jiajiezi
假借字.

 1-Les pictogrammes ou xiangxingzi 象形字.

         Ce sont des dessins représentant avec une plus ou moins grande ressemblance une chose ou une action. Nous donnons quelques exemples en faisant correspondre les caractères actuels avec les premiers dessins d’origine retrouvés sur les carapaces de tortue ou omoplates de bovidés ( Jiagu Wen 甲古文) dont certains remonteraient à plus de 1500 ans avant notre ère (dynastie Shang XVIè au XIè siècles avant J.C.) et qui sont bien entendu plus primitifs et figuratifs que les caractères en usage aujourd’hui.

Signification

Caractère actuel

Caractère primitif

Soleil, jour

   ri

 

Lune

   yue

 

Arbre, bois

   mu

 

Montagne

   shan

 

Fleuve, rivière

   chuan

 

Porte

()* men

 

Poisson

  ()* yu

 

Insecte

   chong

 

*Caractères non-simplifiés

          Parfois, l’évolution graphique du caractère a été telle qu’il est difficile voire impossible de reconnaître la forme primitive de nature pictographique. Par exemple, le caractère she « tirer », représentait à l’origine une main en train de tendre un arc avec sa flèche. Par la suite, des transformations successives se sont produites et la partie « arc » est devenue semblable à l’élément « corps » tandis que la main s’est transformée en le signe qui signifie une unité ancienne de mesure (équivalent à un pouce environ). Le résultat est donc un caractère entièrement nouveau qui n’a plus rien à voir avec son ancêtre gravé sur os il y a plus de 3500 ans !

2- Les caractères idéographiques ou idéogrammes : zhishizi 指事字.

         Ces caractères « indiquent » /zhi/ des choses ou des idées qui n’ont pas vraiment de formes précises et qui ont été suggérées par un jeu d’association graphique, souvent à partir de caractères existants. Le sens est  moins direct que pour les pictogrammes et requiert un minimum d’analyse.

Par exemple :

  shang « dessus » qui était dessiné à l’époque des Jiagu Wen par un  point au dessus d’une ligne. 

   xia « dessous », anciennement un point sous une ligne. 

  zhong « centre, milieu », dont le dessin d’origine a prêté à plusieurs interprétations. Il s’agit pour certains d’une flèche fichée au milieu d’une cible (d’où le sens) et pour d’autres, ce qui apparaît plus proche du pictogramme, d’un drapeau planté au milieu d’un cercle (certainement une sorte d’enclos ou de territoire délimité). Cette dernière interprétation expliquerait mieux des variantes graphiques de ce caractère primitif où l’on voit plusieurs bannières accrochées à ce drapeau, ce qui ne peut être le cas d’une flèche.

         On retrouve ce procédé d’association graphique dans les caractères suivants, composés à partir de caractères existants auxquels a été ajouté un signe graphique indiquant le sens nouveau:

ben « racine, début, commencement », à partir du caractère mu « arbre » sur lequel on a tracé au bas du tronc un petit trait horizontal - indiquant sans doute le niveau du sol sous lequel est délimitée la racine de l’arbre, d’où le sens nouveau.

  mo « extrémité, fin », à partir du même caractère  mu « arbre » sur lequel on a dessiné un petit trait horizontal, cette fois sur la partie haute du « tronc », pour faire ressortir la « cîme », d’où le sens de « extrémité ou de fin ».

  xue « le sang » fait curieusement partie de cette catégorie. Le dessin d’origine montre bien en effet une sorte de vase rituel (écrit min ) dans lequel on versait le sang d’animaux sacrifiés (et que l’on représentait par une goutte qui tombait dans un vase d’où). Il s’agit donc bien, là aussi, d’une dérivation graphique à partir d’un caractère préexistant.

 

[1] Shu « livre », était équivalent en langue classique à wenzi 文字 « caractère ou écriture ». Il ne faut pas confondre ce caractère shu avec les formes  (styles) de calligraphies appelées aussi shu qui est un autre sens de ce mot et que certains classent en « six formes » ou liu ti 六体 (de zi ti 字体 « forme du caractère »). Ce sont les styles  zhuanshu  篆书 (calligraphie de la dynastie des Qin utilisée aujourd’hui pour la gravure des sceaux), lishu 隶书 (écriture des scribes officiels des Han que l’on retrouve dans les inscriptions sur pierre de cette époque), kaishu楷书 (écriture régulière qui vient du style précédant et était utilisée en imprimerie et dans les documents officiels) , xingshu 行书 (écriture cursive à l’époque ancienne comme actuelle), caoshu草书 (utilisée pour ses effets esthétiques) et, (appellation rare) songshu宋书 (pour désigner l’écriture actuelle des caractères d’imprimerie, basée sur le style Kaishu et qui aurait connue sa forme définitive à l’époque des Song , 960-1279). On remarquera (voir plus bas) que les « six modes de formation » se déclinent, un par un, en parlant des « caractères (zi ) de telle ou telle catégorie », par exemple : les pictogrammes xiang xing zi 象形字  (les caractères xiang xing). On n’écrit donc pas directement :  « mode de formation xiang xing »* : xiang  xing  shu 象形*, sans doute pour ne pas confondre avec un « style de calligraphie » où le terme shu est toujours employé.

[2] Il y est simplement dit que les Liu Shu étaient un des six « arts » (艺文) qu’un jeune enfant (8 ans) se devait d’apprendre au début de ses études.

[3] Les trois sources sont : le  Han Shu 汉书 de Ban Gu 班固 ; le commentaire de Zheng Zhong 郑众  du Zhou Li ; et  surtout, nous le verrons, le  shuowen jiezi 说文解字 de Xu Shen许慎 , le premier dictionnaire chinois.

[4] Xu Shen, de nom littéraire Shuzhong 叔重 , était réputé pour être le plus savant des lettrés de son temps comme en témoigne l’expression : wujing wushuang Xu Shuzhong, 五经无双许叔重 « Xu Shuzhong n’avait pas d’égal dans la connaissance des Cinq Classiques ».

[5] wen désigne les pictogrammes primitifs et indécomposables (en nombre limité, ne dépassant pas 200 environ) et zi les caractères composés par combinaison de ces derniers et beaucoup plus nombreux. D’où le terme shuo « dire, expliquer » appliqué à wen, et jie « décomposer, analyser » appliqué à zi, car il s’agit, ici, de définir, en les analysant, les parties constitutives. 

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Première édition 25 mars 2004
Modifiée le 30 septembre 2015