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Chroniques  lechinois.com

Les six modes de formation des caractères chinois
par Patrick Mansier

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è Il existe pourtant bel et bien des éléments graphiques qui peuvent être classés à la fois dans les deux catégories (sémantique et phonétique). Nous avons vu le cas de /shan/ « montagne », qui est une clef très courante (dans plus de 170 caractères), mais est aussi, quoique beaucoup plus rarement, un phonétique en titre dans la série , , … où il prend la valeur de /xian/ ( voir plus haut). Nous avons également dans ce cas la clef très répandue de la « terre », tu , qui est aussi un « phonétique » à part entière dans de nombreux  caractères comme /tu/ « cracher » (ici, le phonétique tu , la « terre », en relation avec la clef kou « la bouche », garde un lien évident avec le sens général du mot : « cracher par terre » et fait partie, nous le verrons plus bas, de ces « éléments phonétiques » liés au sens.), /du/ « poirier sauvage » , /du/ « ventre ». 

XXX

         La plupart des dictionnaires modernes disposent d’une liste simplifiée  des clés, elles-mêmes classées par nombre de traits (bihua 笔画). Une fois la clé trouvée, il suffit de rechercher le caractère dans la liste des caractères classés sous cette clé, également selon le nombre de traits du caractère (en dehors de la clé). 




 Les différentes phases de recherche du caractère sont les suivantes :

1- Repérer la clé dans le caractère recherché. Ce n’est pas toujours une tâche facile car beaucoup de caractères comportent en fait plusieurs clés « potentielles » et on ne sait pas toujours laquelle est la bonne dans ce cas. Par exemple dans le caractère wei , il y a deux clés « candidates » : shi « cadavre » et mao « poil » . Seule la pratique nous apprend que ce caractère qui signifie « la queue » est classé sous la première de ces clés, tandis que c’est l’inverse dans le caractère hui « bannière, fanion » où c’est mao  qui est la clé (et non l’autre élément du dessus qui est également une clé : ma « chanvre »)

2- Une fois la clé trouvée, compter le nombre des traits restants du caractère recherché (sans tenir compte des traits de la clé) et le rechercher dans la liste des caractères classés sous cette clé avec le même nombre de traits. Par exemple la caractère bi « pinceau » est classé sous la clé du bambou zhu que l’on voit au dessus du poil (là aussi on aurait pu penser que la clé du « pinceau » était plutôt « poil », mais c’est le manche, généralement en bambou, qui a primé dans l’esprit du lexicographe chinois). Ici, il suffit donc de compter les traits de . Il y en a 4. Il s’agit donc de chercher parmi tous les caractères ayant cette clé et avec 4 traits (c’est indiqué dans les dictionnaires). Et le tour est joué.

         Ne cachons pas la vérité. Ce n’est pas toujours une partie gagnée. Au point que des dictionnaires compatissants proposent aux malheureux étudiants étrangers mais aussi aux Chinois impatients, une liste des caractères difficiles à trouver, classés par nombre de traits (tous les traits cette fois puisqu’on n’a pas pu justement repérer une clé).

b- La partie phonétique

         Nous avons vu que Xu Shen a porté toute son attention sur les parties sémantiques des idéophonogrammes (les clefs), mais, curieusement, il n’a pas eu l’idée de dégager des « séries phonétiques » comme il l’avait fait pour des « séries sémantiques » autour des clefs, et de constituer un système de classement des caractères basé, cette fois, sur leur « partie phonétique ». On peut longtemps s’interroger sur les raisons de son désintéressement. Nous y voyons pour notre part le fait que Xu Shen se préoccupait davantage de l’étymologie des caractères que de leur faculté à représenter des sons de la langue réelle. Mais son attitude s’explique aussi par une attitude culturelle proprement chinoise qui consiste à considérer la langue écrite comme davantage un système propre et fermé sur lui-même - autosuffisant et parfait en quelque sorte - que comme un artifice arbitraire, un code pour noter une langue parlée, laquelle est considérée, de surcroît, comme « vulgaire »[1]. Une autre raison encore, serait que le corpus sur lequel travaillait Xu Shen pouvait être en réalité un melting-pot de graphies représentant plusieurs dialectes mélangés de l’époque ancienne. Trouver un ordre logique de classement de « phonétiques » provenant de langues parlées différentes constituait de ce fait une mission quasiment impossible. Le silence de Xu Shen, de ce point de vue, serait ainsi l’expression d’une grande sagesse délibérée plutôt qu’un simple oubli. Quoi qu’il en fût, Xu Shen, par son silence,  a ainsi laissé un vaste champ d’investigation aux générations suivantes (et un vrai casse-tête !).

         Il peut en effet paraître, à l’aune de notre regard moderne et un peu naïf, que la notion de « partie phonétique » telle que Xu Shen a contribué à mettre en lumière, peut apporter une aide précieuse dans le but restituer la prononciation de l’ancien chinois.

         Mais là aussi (comme pour les clefs, voir plus haut), il a fallu attendre plus de 1700 ans avant que des lexicographes chinois patentés s’intéressent à ce point de vue. Le premier à s’y être penché de façon systématique est Duan Yucai 段玉裁dans son gu shiqibu xushen biao 古十七部谐声表 (1775). Pour la première fois, ce grand lettré de l’époque mandchoue, décortiquant le Shuowen Jiezi de Xu Shen, a répertorié 1464 « parties phonétiques », xiesheng谐声, qu’il a regroupées dans 17 séries, bu . Mais Duan Yucai était infatigable et s’est efforcé pendant plus de vingt années à déduire les sons de l’ancien chinois à partir des « parties phonétiques » du Shuowen. Il a ainsi composé plusieurs autres « tables » biao de phonétiques. En particulier, dans une d’entre elles, publiée dans son ouvrage le Liushu Yinjun Biao 六书音均表, il dégage à partir de l’analyse de 1508 « parties phonétiques » du Shuowen, 17 « rimes » yunbu 韵部. Cette fois, il ne s’agit plus de classer mais véritablement de dégager les sons de l’ancien chinois. C’est là qu’il établit clairement[2] la relation qui existe entre l’ancien concept purement classificatoire de Xu Shen, les « groupes » (bu ) et la notion de « rime » ( yun ), qui se réfère à la langue réelle : la syllabe (en fait toute le reste de la syllabe qui suit la consonne initiale).

         Trente ans plus tard, en 1804, un autre chercheur, Yao Wentian 姚文田, s’est également penché sur la question des « parties phonétiques » du Shuowen, et de leurs liens avec les sons réels, dans son ouvrage intitulé Shuowen shengxi 说文声系 « système des sons du Shuowen », mais sans innovation particulière. Plus tard encore, en 1851, Zhu Junsheng  朱骏声 a consacré la moitié de sa vie, dit-on, à ses recherches sur les signes phonétiques du Shuowen Jiezi. Dans son ouvrage, le Shuowen tongxun dingshen  说文通训定声, il se propose avec enthousiasme à « abandonner les formes (des caractères) pour s’attacher à leur prononciation » shexing qusheng 舍形取声. Il a proposé un système de 1137 « parties phonétiques », shengpang 声旁, qu’il a classées en 18 groupes, système au fond pas très différent du pionnier Duan Yucai[3].

         Mais ce sont surtout, dans ce domaine, les contributions des sinologues et linguistes occidentaux puis Chinois formés aux méthodes modernes qui ont donné l’impulsion nécessaire à ce type de recherches. Le premier en date est J.M. Callery, en 1841 qui, dans son ouvrage « Systema Phoneticum Scriptuare Sinicae », publié à Macao, a présenté une liste de 1040 « éléments phonétiques ». Il fut suivi par W.E. Soothill qui établit une liste de 895 parties phonétiques. Mais c’est surtout les listes ou séries de phonétiques (858 « éléments phonétiques ») par le révérend père Léon Wieger qui sont devenues  encore aujourd’hui une référence[4].

         Sa classification sert encore dans certains dictionnaires à rechercher un caractère au moyen des éléments phonétiques, au lieu de passer par les clés (le dictionnaire Ricci donne sa liste des éléments phonétiques). Mais, vu le nombre des phonétiques, il est bien plus facile de recourir à la bonne vieille méthode des « clés ».

         Mais, après les premiers travaux des missionnaires et Jésuites,  ce sont surtout les linguistes modernes qui, en appliquant, pour la première fois, les nouvelles théories et techniques de la linguistique historique et comparative, ont pu mener à bien le rêve de reconstruction des anciens dialectes comme celui parlé dans la capitale de la dynastie des Tang (618-907 après J.C.), Chang’an 长安 (aujourd’hui xi ‘an 西安).

Séries phonétiques et ancien chinois :

         Le pionnier en la matière est le linguiste suédois Bernhard Kalgren (1889-1978).[5] Nous ne donnerons ici que le principe général qui a guidé ces chercheurs :

         En premier lieu, donnons un autre exemple de phonétique : celui prononcé /zhu/ « maître, _top », et que l’on retrouve dans la série suivante :

zhu « expliquer (un mot, une phrase) », clé de l’eau

zhu « s’appuyer (sur un baton, une canne) », clé de la main

zhu « pilier », clé de l’arbre

zhu « habiter », clé de l’homme.

         Nous constatons que tous les mots de cette série se prononcent exactement pareil au phonétique et ne se distinguent, graphiquement, que par les clés.

         Cependant, il y a de nombreux cas où les caractères d’une même série phonétique ont des prononciations différentes. Nous avons vu, dans notre premier exemple illustrant le principe général de formation des idéophonogrammes, l’exception du caractère « langage », prononcé /yu/ à la différence de son « phonétique » qui est /wu/   « moi ». Considérons l’autre série autour du phonétique /gong/   « travail » :

  Gong « mérite » (gong a également le rôle de clef dans ce caractère)

  Kong  « vide »

  Qiong  « nom d’une montagne dans le Sichuan » (le phonétique gong assume également ici la fonction de clef)

  Gang « cuve, grande jarre » (avec la clef fou, sorte de vase ventru au long col étroit)

 Kang « porter sur l’épaule» (clef de la main)

  Jiang  « fleuve », clef de l’eau

 Xiang  « nuque », avec gong qui est également la clef.

         Les prononciations des mots de cette série sont très diverses (parfois /j/ parfois /g/, tantôt /q/ et tantôt /k/ malgré le fait qu’ils partagent la même « partie phonétique » dont l’initiale est /g/. Il y a à cela deux explications théorique :

 

[1]  A cet égard, c’est essentiellement au travers du besoin de noter précisément les sons des mantras et dharani bouddhiques (pour les réciter précisément) que les Chinois ont été sensibilisés au lien qui unit la langue écrite et parlée et ont développé des techniques variées de notation des sons comme le Fanqie. 反切   (utilisation de deux caractères pour noter le son d’un troisième, un caractère représente l’initiale et l’autre la finale ou rime ), système qui, nous le verrons (voir note 15), a donné naissance à la tradition des dictionnaires de « rimes » dès l’époque des Tang.

[2] 同声必同部 同谐声者必同部tongsheng bi tongbu,, tongxiesheng bi tongbu : « Le même son est nécessairement du même groupe et la même partie phonétique doit aussi être du même groupe».

[3] Nous avons vu (voir note 10) qu’un autre courant était également suivi par les lettrés chinois et consistant à classer les caractères en fonction de leurs « rimes » (au départ, il s’agissait d’organiser les différentes rimes utilisées dans le classique de la poésie chinoise : « le livre des Odes » ou shijing 诗经 ).  Ces travaux ont trouvé leur accomplissement dans les anciens dictionnaires de rimes dès le VIIè siècle ap. J.C. Il s’agit essentiellement du qieyun  切韵 et  du  guangyun  广韵, suivis par bien d’autres dans les époques successives. Les mots y sont arrangés par catégories tonales (les 4 tons anciens) et par finales, selon le principe du fanqie (voir note 10). Nous verrons plus loin l’importance de ces ouvrages pour la reconstruction de l’ancien chinois (note 15).

[4] « Caractères chinois; étymologie, graphies, lexiques », publié pour la première fois en 1899 , souvent réédité en 1932, 1962, puis en 1978 par Kuangchi Press, Taiwan.

[5] Ses principaux ouvrages sont : Grammata Serica Recensa, 1957. Études sur la phonologie chinoise, 1915-1926. Analytic Dictionary of Chinese and Sino-Japanese, 1923.

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Première édition 25 mars 2004
Modifiée le 30 septembre 2015