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Il existe pourtant bel et bien des éléments graphiques qui peuvent
être classés à la fois dans les deux catégories (sémantique et
phonétique). Nous avons vu le cas de
山
/shan/ « montagne », qui est une clef très courante (dans plus de
170 caractères), mais est aussi, quoique beaucoup plus rarement, un
phonétique en titre dans la série
籼,
氙,
仙
… où il prend la valeur de /xian/ ( voir plus haut). Nous avons
également dans ce cas la clef très répandue de la « terre », tu
土,
qui est aussi un « phonétique » à part entière dans de nombreux
caractères comme
吐
/tu/ « cracher » (ici, le phonétique tu
土,
la « terre », en relation avec la clef kou
口
« la bouche », garde un lien évident avec le sens général du mot :
« cracher par terre » et fait partie, nous le verrons plus bas, de
ces « éléments phonétiques » liés au sens.),
杜
/du/ « poirier sauvage » ,
肚
/du/ « ventre ».
XXX
La plupart des dictionnaires modernes disposent d’une liste
simplifiée des clés, elles-mêmes classées par nombre de traits (bihua
笔画).
Une fois la clé trouvée, il suffit de rechercher le caractère dans
la liste des caractères classés sous cette clé, également selon le
nombre de traits du caractère (en dehors de la clé).
Les
différentes phases de recherche du caractère sont les suivantes :
1-
Repérer la clé dans le caractère recherché. Ce n’est pas toujours
une tâche facile car beaucoup de caractères comportent en fait
plusieurs clés « potentielles » et on ne sait pas toujours laquelle
est la bonne dans ce cas. Par exemple dans le caractère wei
尾,
il y a deux clés « candidates » : shi
尸
« cadavre » et mao
毛
« poil » . Seule la pratique nous apprend que ce caractère qui
signifie « la queue » est classé sous la première de ces clés,
tandis que c’est l’inverse dans le caractère hui
麾
« bannière, fanion » où c’est mao
毛
qui est la clé (et non l’autre élément du dessus qui est également
une clé : ma
麻
« chanvre »)
2-
Une fois la clé trouvée, compter le nombre des traits restants du
caractère recherché (sans tenir compte des traits de la clé) et le
rechercher dans la liste des caractères classés sous cette clé avec
le même nombre de traits. Par exemple la caractère
笔
bi « pinceau » est classé sous la clé du bambou zhu
竹
que l’on voit au dessus du poil
毛
(là aussi on aurait pu penser que la clé du « pinceau » était plutôt
« poil », mais c’est le manche, généralement en bambou, qui a primé
dans l’esprit du lexicographe chinois). Ici, il suffit donc de
compter les traits de
毛.
Il y en a 4. Il s’agit donc de chercher parmi tous les caractères
ayant cette clé et avec 4 traits (c’est indiqué dans les
dictionnaires). Et le tour est joué.
Ne cachons pas la vérité. Ce n’est pas toujours une partie
gagnée. Au point que des dictionnaires compatissants proposent aux
malheureux étudiants étrangers mais aussi aux Chinois impatients,
une liste des caractères difficiles à trouver, classés par nombre de
traits (tous les traits cette fois puisqu’on n’a pas pu justement
repérer une clé).
b-
La partie phonétique
Nous avons vu que Xu Shen a porté toute son attention sur
les parties sémantiques des idéophonogrammes (les clefs), mais,
curieusement, il n’a pas eu l’idée de dégager des « séries
phonétiques » comme il l’avait fait pour des « séries sémantiques »
autour des clefs, et de constituer un système de classement des
caractères basé, cette fois, sur leur « partie phonétique ». On peut
longtemps s’interroger sur les raisons de son désintéressement. Nous
y voyons pour notre part le fait que Xu Shen se préoccupait
davantage de l’étymologie des caractères que de leur faculté à
représenter des sons de la langue réelle. Mais son attitude
s’explique aussi par une attitude culturelle proprement chinoise qui
consiste à considérer la langue écrite comme davantage un système
propre et fermé sur lui-même - autosuffisant et parfait en quelque
sorte - que comme un artifice arbitraire, un code pour noter une
langue parlée, laquelle est considérée, de surcroît, comme
« vulgaire ».
Une autre raison encore, serait que le corpus sur lequel travaillait
Xu Shen pouvait être en réalité un melting-pot de graphies
représentant plusieurs dialectes mélangés de l’époque ancienne.
Trouver un ordre logique de classement de « phonétiques » provenant
de langues parlées différentes constituait de ce fait une mission
quasiment impossible. Le silence de Xu Shen, de ce point de vue,
serait ainsi l’expression d’une grande sagesse délibérée plutôt
qu’un simple oubli. Quoi qu’il en fût, Xu Shen, par son silence, a
ainsi laissé un vaste champ d’investigation aux générations
suivantes (et un vrai casse-tête !).
Il peut en effet paraître, à l’aune de notre regard moderne
et un peu naïf, que la notion de « partie phonétique » telle que Xu
Shen a contribué à mettre en lumière, peut apporter une aide
précieuse dans le but restituer la prononciation de l’ancien
chinois.
Mais là aussi (comme pour les clefs, voir plus haut), il a
fallu attendre plus de 1700 ans avant que des lexicographes chinois
patentés s’intéressent à ce point de vue. Le premier à s’y être
penché de façon systématique est Duan Yucai
段玉裁dans
son gu shiqibu xushen biao
古十七部谐声表
(1775). Pour la première fois, ce grand lettré de l’époque
mandchoue, décortiquant le Shuowen Jiezi de Xu Shen, a répertorié
1464 « parties phonétiques », xiesheng谐声,
qu’il a regroupées dans 17 séries, bu
部.
Mais Duan Yucai était infatigable et s’est efforcé pendant plus de
vingt années à déduire les sons de l’ancien chinois à partir des
« parties phonétiques » du Shuowen. Il a ainsi composé plusieurs
autres « tables » biao
表
de phonétiques. En particulier, dans une d’entre elles, publiée dans
son ouvrage le Liushu Yinjun Biao 六书音均表,
il dégage à partir de l’analyse de 1508 « parties phonétiques » du
Shuowen, 17 « rimes » yunbu
韵部.
Cette fois, il ne s’agit plus de classer mais véritablement de
dégager les sons de l’ancien chinois. C’est là qu’il établit
clairement
la relation qui existe entre l’ancien concept purement
classificatoire de Xu Shen, les « groupes » (bu
部)
et la notion de « rime » ( yun
韵),
qui se réfère à la langue réelle : la syllabe (en fait toute le
reste de la syllabe qui suit la consonne initiale).
Trente ans plus tard, en 1804, un autre chercheur, Yao
Wentian
姚文田,
s’est également penché sur la question des « parties phonétiques »
du Shuowen, et de leurs liens avec les sons réels, dans son ouvrage
intitulé Shuowen shengxi
说文声系
« système des sons du Shuowen », mais sans innovation particulière.
Plus tard encore, en 1851, Zhu Junsheng
朱骏声
a consacré la moitié de sa vie, dit-on, à ses recherches sur les
signes phonétiques du Shuowen Jiezi. Dans son ouvrage, le Shuowen
tongxun dingshen
说文通训定声,
il se propose avec enthousiasme à « abandonner les formes (des
caractères) pour s’attacher à leur prononciation » shexing qusheng
舍形取声.
Il a proposé un système de 1137 « parties phonétiques », shengpang
声旁,
qu’il a classées en 18 groupes, système au fond pas très différent
du pionnier Duan Yucai.
Mais ce sont surtout, dans ce domaine, les contributions
des sinologues et linguistes occidentaux puis Chinois formés aux
méthodes modernes qui ont donné l’impulsion nécessaire à ce type de
recherches. Le premier en date est J.M. Callery, en 1841 qui, dans
son ouvrage « Systema Phoneticum Scriptuare Sinicae », publié à
Macao, a présenté une liste de 1040 « éléments phonétiques ». Il fut
suivi par W.E. Soothill qui établit une liste de 895 parties
phonétiques. Mais c’est surtout les listes ou séries de phonétiques
(858 « éléments phonétiques ») par le révérend père Léon Wieger qui
sont devenues encore aujourd’hui une référence.
Sa classification sert encore dans certains dictionnaires à
rechercher un caractère au moyen des éléments phonétiques, au lieu
de passer par les clés (le dictionnaire Ricci donne sa liste des
éléments phonétiques). Mais, vu le nombre des phonétiques, il est
bien plus facile de recourir à la bonne vieille méthode des
« clés ».
Mais, après les premiers travaux des missionnaires et
Jésuites, ce sont surtout les linguistes modernes qui, en
appliquant, pour la première fois, les nouvelles théories et
techniques de la linguistique historique et comparative, ont pu
mener à bien le rêve de reconstruction des anciens dialectes comme
celui parlé dans la capitale de la dynastie des Tang (618-907 après
J.C.), Chang’an
长安
(aujourd’hui xi ‘an
西安).
Séries phonétiques et ancien chinois :
Le pionnier en la matière est le linguiste suédois Bernhard
Kalgren (1889-1978).
Nous ne donnerons ici que le principe général qui a guidé ces
chercheurs :
En premier lieu, donnons un autre exemple de phonétique :
celui prononcé /zhu/
主
« maître, _top », et que l’on retrouve dans la série suivante :
注
zhu « expliquer (un mot, une phrase) », clé de l’eau
拄
zhu « s’appuyer (sur un baton, une canne) », clé de la main
柱
zhu « pilier », clé de l’arbre
住
zhu « habiter », clé de l’homme.
Nous constatons que tous les mots de cette série se
prononcent exactement pareil au phonétique et ne se distinguent,
graphiquement, que par les clés.
Cependant, il y a de nombreux cas où les caractères d’une
même série phonétique ont des prononciations différentes. Nous avons
vu, dans notre premier exemple illustrant le principe général de
formation des idéophonogrammes, l’exception du caractère语
« langage », prononcé /yu/ à la différence de son « phonétique » qui
est /wu/
吾
« moi ». Considérons l’autre série autour du phonétique /gong/
工
« travail » :
功
Gong « mérite » (gong工
a également le rôle de clef dans ce caractère)
空
Kong « vide »
邛
Qiong « nom d’une montagne dans le Sichuan » (le phonétique gong工
assume également ici la fonction de clef)
缸
Gang « cuve, grande jarre » (avec la clef
缶
fou, sorte de vase ventru au long col étroit)
扛Kang
« porter sur l’épaule» (clef de la main)
江
Jiang « fleuve », clef de l’eau
项Xiang
« nuque », avec gong工
qui est également la clef.
Les prononciations des mots de cette série sont très
diverses (parfois /j/ parfois /g/, tantôt /q/ et tantôt /k/ malgré
le fait qu’ils partagent la même « partie phonétique » dont
l’initiale est /g/. Il y a à cela deux explications théorique :
Ses
principaux ouvrages sont : Grammata Serica Recensa,
1957. Études sur la phonologie chinoise, 1915-1926.
Analytic Dictionary of Chinese and Sino-Japanese, 1923.
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