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Chroniques  lechinois.com

Les six modes de formation des caractères chinois
par Patrick Mansier

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         1. Le choix du phonétique n’était pas très rigoureux, ce dernier pouvait fort bien représenter des mots à la prononciation différente sans être toutefois trop éloignée de la sienne propre (les sons /j/ ou /g/ sont en effet tous deux de  point  d’articulation palatale proche et ne se différenciant que par leur mode) .

         2. À l’époque de la formation de ces caractères, il devait exister, encore davantage qu’aujourd’hui, de nombreux dialectes. De ce fait, la formation d’un idéogramme dépendait bien entendu de la prononciation que le mot revêtait dans tel ou tel dialecte. Il devient dès lors difficile de les comparer entre eux.

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         La réalité, mise à jour par les linguistes, montre qu’il y avait un peu de tout ça en même temps. Et surtout que la langue a évolué depuis : un mot pouvant changer progressivement sa prononciation sous de multiples influences.




         On comprend dès lors la difficulté de l’entreprise. C’est pourquoi les linguistes ont du avoir recours à bien d’autres sources pour mener à bien ce travail. Les dictionnaires de « rimes » ont ainsi constitué une aide précieuse (voir note 12) comme le fut aussi l’étude de la prononciation japonaise des anciens caractères chinois (les kanji)[1] ou encore des emprunt au chinois du vietnamien ou du coréen. En Chine même, les linguistes étudient également les anciens emprunts au chinois que l’on trouve dans certaines langues parlées (et écrites) par « les minorités » comme les Zhuang ou les Tibétains, et inversement les emprunts du chinois au sanskrit, surtout à l’époque des Tang quand les Chinois traduisaient à tour de bras les textes sacrés du bouddhisme.

         Par exemple, et au prix d’un raccourci dangereux pour les besoins de la démonstration, ce sont ces différentes approches qui ont permis aux linguistes de rapprocher les sons actuels /j/ et /g/ d’une part  et /q/ et /k/ d’autre part, et de démontrer qu’ils remontaient tous à un ancêtre commun, respectivement [k] et [kh]. En d’autres termes, /jiang/ « fleuve » se prononçait /kiang/ à une époque ancienne (aux alentours des Tang , 618-907, et encore actuellement dans les dialectes du Sud).

         C’est sur cette base que le système de transcription des caractères chinois de  l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO) a choisi de transcrire le chinois moderne en fonction des sons de l’ancien chinois (mais aussi parce que les Jésuites et missionnaires s’étaient surtout installés, à début de leur présence en Chine, dans le Sud du pays où les dialectes sont dits « archaïques » c’est-à-dire reflétant un état ancien de la langue, un peu comme des « fossiles » linguistiques). Ainsi, le pinyin /jiang/ est transcrit /kiang/ (c’est le kiang (pinyin jiang  « le fleuve ») que l’on retrouve dans le Yangtsé kiang 阳子江  « le fleuve, fils du principe yang » , autre nom du Fleuve Bleu, en pinyin : /yangzi jiang/). Et, plus proche de nous, rappelons que /Beijing/ est toujours transcrit « Pékin » en français, toujours sur la base du système de l’EFEO (jing « capitale » était en effet prononcé /king/ à l’époque ancienne comme il l’est toujours en cantonais - dialecte appelé yué - : /ging1/)

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è De même que nous avons vu qu’une clé peut également indiquer le son, il est important de noter que la partie phonétique peut, dans beaucoup de cas, avoir un rapport sémantique avec le mot dont elle sert également à noter le son[2].

         Ainsi, le phonétique /hun/ « crépuscule, obscurité, trouble) » ne se retrouve pas par hasard comme la partie phonétique du mot  /hun/ qui signifie, avec sa clé du cœur, la confusion mentale. On le retrouve également dans le caractère /hun/ « mariage » (non pas parce que les anciens Chinois considéraient le mariage comme un égarement, mais tout simplement parce qu’ on se mariait au crépuscule à cette époque ancienne.

         De même, le phonétique bian « plat » se retrouve dans bian « brème, poisson au corps comprimé et plat » ou encore le phonétique /die/ que l’on retrouve dans la forme non simplifiée de ye « feuille » ( en simplifié) (la partie en dessous de la clé de l’herbe en haut du caractère) et qui représentait à l’origine un arbre  avec ses feuilles d’où un sens dérivé de « mince ». C’est sans doute la raison pour laquelle nous retrouvons ce phonétique dans die « papillon » ou die « soucoupe, petite assiette » où son sens dérivé de « mince » réapparaît. (Nous sommes tentés d’ajouter l’exemple que nous avons vu plus haut de la clef du « feu » , laquelle, bien que non reconnue comme « phonétique » dans les listes de Léon Wieger, joue le rôle d’un « phonétique » dans /huo/ « ustensile, compagnon, bande ». Ce dernier caractère est classé sous la clef de l’homme mais huo   « feu » désignait également un groupe de dix soldats et par extension une bande, sens qu’il véhicule de toute évidence dans ce nouveau caractère.)

         Ajoutons l’exemple caractéristique du phonétique jian (simplifié ) qui se comporte comme un « diminutif »[3] avec une nuance péjorative : qian « eau peu profonde », où jianest le diminutif de l’eau qui est ici la clé ; qian « sapèque, c.a.d. une petite monnaie de rien du tout » (jian est ici le diminutif de « métal » qui sert de clé) ; jian   « pas cher, bon marché » (où jian est le diminutif de bei , qui sert ici de clé, et qui signifie une « coquille de cauris » laquelle servait  de monnaie d’échange dans l’antiquité chinoise, d’où son utilisation fréquente en tant que clé, dans les mots indiquant un degré de richesse comme dans cai « richesse » ou son opposé pin « pauvreté ») ; et enfin can  « imparfait , défectueux» où jian est le diminutif de dai « mauvais » qui sert ici de clé.

Enfin, rappelons l’exemple du phonétique /tu/ la « terre » (qui est, avons-nous vu, également une clef) qui conserve un lien évident avec le mot /tu/ « cracher » ( cracher par terre).

è Nous attirons l’attention sur le fait que dans ces derniers cas, le phonétique conserve sa fonction de phonétique même s’il a un rapport avec le sens.

Par contre, il y a de nombreux exemples où le phonétique cumule sur lui-même les deux fonctions, de phonétique, mais aussi de clef. Nous avons vu plus haut le cas du phonétique gong , qui est également la clef dans les caractères Gong « mérite » ouXiang  « la nuque »

è  Et enfin, pour faire compliqué quand on peut faire simple, rappelons (voir plus haut à propos des clefs) que certains éléments graphiques peuvent être classés aussi bien comme clef que comme phonétique selon les caractères (voir l’exemple de /tu/ la « terre », tantôt clef, tantôt phonétique.

5- Les caractères formés par transfert de sens : zhuanzhuzi 转注字

a- Une catégorie « à part »

Cette catégorie est la moins documentée et reste encore l’objet de controverses portant sur sa véritable définition. Si l’on s’en tient à celle proposée par Xu Shen lui-même[4], elle correspondrait  plutôt à une sorte de « transfert de signification » (comme le traduit bien le dictionnaire Ricci), consistant « à étendre le sens d’un caractère ou à donner à un caractère le sens d’un autre ayant un sens voisin »  (dixit Ricci). Cette définition semble décrire deux processus différents : soit elle ne concerne que l’extension du sens d’un caractère, mais auquel cas, elle ne dit rien sur un changement éventuel et concomitant de sa forme, soit elle laisse penser qu’un caractère donné assume le sens d’un autre (mais elle ne dit rien non plus sur une éventuelle ressemblance ou relation graphique entre les deux caractères concernés).

Dans un cas comme dans l’autre, rien ne semble indiquer qu’il y ait eu formation d’un nouveau caractère. Il ne s’agit tout au plus que d’une question d’usage sémantique d’un caractère donné, sans préjugé de sa graphie.

Du coup, on ne voit pas très bien l’intérêt d’inclure cette catégorie dans les modes de formation des caractères (à moins de considérer qu’un changement de sens d’un caractère est équivalent à un nouveau caractère ! Ce que nous ne retiendrons pas du seul fait qu’un caractère peut revêtir de nombreuses significations, parfois sans rapport les unes avec les autres. Ce n’est pas pour a

 

[1] Les caractères Kanji sont les caractères chinois qui ont été empruntés à la Chine vers le 3e siècle. Il existe deux sortes de lecture des caractères chinois au Japon : la lecture « on » ou lecture « chinoise », et la lecture « kun » ou la lecture « japonaise ». La lecture « chinoise » est basée sur l’ancien chinois. D’où son intérêt pour reconstituer la prononciation ancienne du chinois.

[2] Ce phénomène connu en chinois par l’expression xiangshengbiaoyi 象声表意 « phonogrammes exprimant du sens » est connu depuis longtemps. Déjà Wang Shengmei 王生美 de l’époque Song 宋代, l’avait reconnu. C’est lui qui a identifié les exemples que nous donnons plus loin du phonétique jian à nuance péjorative.  

[3] Selon Wang Shengmei, cf. note 16.

[4] 转注者建类一首同意相收 zhuanzhuzhe, jianleiyishou,tongyixiangshou dont nous proposons la traduction littérale :  « les (caractères) zhuanzhu forment une catégorie quand ils recouvrent mutuellement le même sens», que l’on comprend comme « un caractère qui partage le même sens qu’un autre forme cette catégorie des zhuanzhu ».   [littéralement, les caractères de l’expression zhuanzhu  signifient zhuan  ,ici, à interpréter dans le sens de « transmettre » comme dans zhuanjiao 转交, et zhu   « glose, commentaire » et donc ici désignant le « sens » ou la « signification » d’un caractère]

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Première édition 25 mars 2004
Modifiée le 30 septembre 2015