Éditions
de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 2005, 511p.
« Au cours des années 1980 et 1990, des dizaines, voire des centaines de milliers de Chinois ont incorporé dans leur quotidien des séances de qigong 氣功, « culture corporelle » qui mélange exercice physique (des gestes plutôt que des exercices proprement
callisthéniques), pratiques de méditation et de visualisation, tout autant que valeurs morales et spirituelles, qui frôlent le religieux. Cet engouement est à l’origine du plus important mouvement populaire chinois depuis 1949 – Révolution culturelle exceptée, il va sans dire – et surtout du seul mouvement de masse qui n’ait pas été le fait des autorités du Parti communiste. Or ce mouvement est passé largement inaperçu à l’extérieur de la Chine : peut-être n’entrait-il pas dans les catégories habituelles des journalistes et des sinologues qui guettaient plutôt du côté des réactions politiques à l’échec de la révolution maoïste et au virage capitaliste opéré par Deng Xiaoping. Que dire en effet de ce mouvement populaire et populiste, cautionné (du moins par moments) par l’État, qui mariait appels à la tradition et aspirations à la création d’une nouvelle science et dont les acteurs les plus importants étaient des maîtres charismatiques sortis littéralement de nulle part pour devenir l’équivalent de vedettes pop, en plus d’être les poulains de certains membres du Parti et du gouvernement ?
L’excellent livre de David Palmer nous permet, pour la première fois, d’avoir une vue d’ensemble de ce mouvement. De fait, à la différence d’autres chercheurs ayant travaillé sur le qigong dans une perspective « micro » en se fondant sur des enquêtes de terrain auprès de groupes de qigong, Palmer propose une analyse « macro ». Il remonte pour ce faire aux années 1950, révélant les origines étatiques du qigong créé par des partisans de la médecine chinoise traditionnelle avec l’idée de protéger et de préserver celle-ci à une époque d’importation rapide – et assez aveugle – de la médecine occidentale (russe surtout) ; il suit l’évolution institutionnelle du qigong au cours des années 1950 et 1960 ainsi que son interdiction lors de la Révolution culturelle (le qigong est alors vu comme une « superstition féodale ») ; il trace ensuite la résurgence – sous des formes différentes – du qigong vers la fin de la Révolution culturelle ainsi que sa transformation en mouvement de masse à partir de la fin des années 1970. Sur cette base historique, Palmer poursuit en décrivant les écoles de qigong les plus importantes des années 1980 et 1990 et d’analyser les débats au sein du Parti et du gouvernement chinois sur la question du qigong au cours de cette même période.
Pour y arriver, D. Palmer a dû passer au travers d’une véritable montagne de sources écrites chinoises (voir son impressionnante bibliographie, p. 441-477), un travail immense qui à lui seul devrait lui valoir les remerciements de tous les chercheurs œuvrant dans le domaine des études sur la Chine contemporaine. Cela dit, La Fièvre du Qigong ne saurait être réduit, loin s’en faut, à une simple traduction des sources chinoises. L’auteur fait preuve d’une virtuosité pluridisciplinaire combinant sensibilité historienne (dans sa reconstruction des origines du qigong et sa discussion des rapports entre le qigong et les mouvements sectaires traditionnels, j’y reviens), terrain anthropologique (Palmer a lui-même pratiqué le qigong, du moins au début de son projet), analyse sociologique (en particulier dans sa présentation des lignées de qigong les plus importantes) et attention nuancée aux discours et groupes politiques, surtout dans le contexte de tout ce qui touche à la culture et au nationalisme chinois. Il est rarissime qu’un jeune chercheur « rencontre » un sujet qui lui permette de profiter pleinement de sa formation et de rendre service du même coup à la communauté des chercheurs. Palmer a eu la chance d’être l’un d’eux, et s’est montré, qui plus est, à la hauteur du défi.
Le volume est divisé en trois parties. La première, la plus sommaire, traite de la création et de l’institutionnalisation du qigong au cours des années 1950 et de son écartement lors de la Révolution culturelle. La deuxième expose la résurgence du qigong à la fin des années 1970 sous une forme populaire et quasi-religieuse. À la différence du qigong des années 1950, créé par les instances médicales et pratiqué souvent par les gaoji ganbu du gouvernement et du Parti qui cherchaient à soigner leurs maux divers dans des sanatoriums leur étant réservés, le qigong de la fin des années 1970 fut enseigné par des maîtres qui ne dépendaient ni du système médical ni des autorités politiques, souvent dans les parcs publics, auprès du petit peuple à la recherche d’une guérison que le système de santé n’arrivait pas à leur apporter. La « découverte » presque simultanée, par quelques scientifiques renommés (Gu Hansen, par exemple), de « l’existence matérielle » du qi a donné à ces maîtres charismatiques une planche de salut inespérée : ils pouvaient désormais insister sur le caractère « scientifique » de leurs enseignements et de leurs guérisons, évitant ainsi la méfiance du Parti à l’égard de ce qui pouvait être taxé de religion ou superstition. C’est bel et bien sur cette double base – science et charisme – que « la fièvre du qigong » a été lancée.
Palmer retrace magistralement les manifestations variées de cette fièvre qui a fini par toucher un monde très étendu. Des journalistes ont fondé des revues entièrement consacrées au qigong ; des écrivains ont écrit des biographies (devenues des best-sellers) de maîtres charismatiques, qui se sont pour leur part multipliés par centaines ; des scientifiques ont mené des recherches en laboratoire sur les pouvoirs du qi et du qigong ; des politiciens, devenus amateurs, ont fondé des organisations nationales pour le promouvoir (et bien sûr le contrôler).
La troisième partie de l’ouvrage, La crise politique, traite de la réaction inévitable de l’État face à la montée du qigong, et offre en même temps des études de cas des lignées de qigong les plus importantes. Cette crise politique naît de la prise de conscience, à partir de la fin des années 1980, par une partie de l’élite politique chinoise, que le mouvement de masse qu’était devenu le qigong représentait un danger politique potentiel. Certains maîtres charismatiques étaient, de fait, devenus plus connus et plus populaires que n’importe quel leader du Parti communiste, du moins plus capables qu’eux de mobiliser le peuple. Ce qui est intéressant ici, c’est moins cette prise de conscience – tout à fait prévisible – que les difficultés encourues par ceux qui voulaient établir un contrôle plus strict sur le monde du qigong. Palmer analyse en effet avec précision la ligne des débats entre les diverses factions au sein du Parti et du gouvernement et montre que les partisans du qigong, sans pouvoir gagner sur toute la ligne, ont quand même réussi à mater ceux qui auraient voulu freiner le mouvement, en arguant que le qigong était un « trésor national » (et une science établie) qu’il fallait protéger – quitte à mieux le surveiller pour éviter que des activités frauduleuses et non-scientifiques prennent le dessus. Cette situation quelque peu ambiguë durerait jusqu’au 25 avril 1999, date à laquelle la manifestation des adeptes du Falun gong aux portes de Zhongnanhai a précipité les choses.
Palmer privilégie une approche narrative : il raconte le déroulement de l’histoire complexe du qigong sans pour autant laisser tomber ses préoccupations anthropologiques, sociologiques, politiques (les multiples graphiques et annexes, tous présentés avec précision et clarté, sont d’une aide précieuse pour le lecteur). L’auteur clôt son ouvrage par des réflexions d’ordre plus théorique touchant aux rapports entre la médecine, la politique et la religion en Chine. J’ai particulièrement apprécié ses efforts pour décrire les rapports entre le qigong, l’histoire des mouvements sectaires traditionnels et l’avenir de la culture populaire (ou plus précisément de la culture associée à la religion populaire) en Chine. Les mouvements sectaires, peu compris (des Chinois comme d’ailleurs des chercheurs étrangers), ont été sans aucun doute la base à partir de laquelle le qigong s’est développé. La montée en flèche du qigong au cours des années 1980 et 1990 (dans l’ensemble du monde sinisé : Taiwan, Hong Kong, Singapour, mais aussi la diaspora chinoise en Asie du Sud-Est, Amérique du nord, Australie et Europe) témoigne de l’attrait viscéral des masses chinoises pour les discours et les symboles associés à ce mouvement. Si l’État chinois, par la maladresse de Li Hongzhi et du Falun gong, a réussi, pour le moment (et non sans difficulté !), à contrôler l’engouement pour le qigong, force est de constater que le discours, les croyances, les symboles avaient jusque-là survécu à la mise sous le boisseau très brutale de la révolution maoïste… Ils sauront sans doute survivre à l’interdiction officielle décrétée par Jiang Zemin.
L’ouvrage de Palmer en appelle d’autres. Le mouvement du qigong a été trop vaste et trop diversifié pour qu’il n’y ait plus de place pour d’autres chercheurs désireux d’exploiter autrement les sources utilisées par Palmer ou bien d’en trouver de nouvelles. Palmer a opté pour une approche centrée davantage sur la production livresque que le terrain ; des anthropologues et sociologues pourraient aller sur le terrain à Taiwan ou partout où vit la diaspora chinoise en attendant que le qigong (peut-être sous une nouvelle appellation) refasse surface en Chine. De fait, la « fièvre du qigong », tout comme la Révolution culturelle, a été un mouvement d’une envergure telle qu’il mérite de nombreuses études. Mais le travail de David Palmer demeurera un incontournable point de départ.
La fièvre
du Qigong : guérison, religion et politique en Chine, 1949-1999
de David-A Palmer
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Dérivé des pratiques chinoises
traditionnelles d’entraînement corporel et
mental, le qigong ou « travail du souffle »
a suscité un engouement de masse en Chine
dans les années 1980 et 1990, jusqu’à la
répression de Falungong, secte issue du
mouvement, en 1999. Comment une pratique qui
fut d’abord reconnue et encouragée par les
chefs du Parti communiste chinois comme
méthode de guérison et comme nouvelle
révolution scientifique a-t-elle pu devenir
le foyer d’une explosion religieuse de
masse, puis déclencher une confrontation
politique ?
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Première édition 2 mai 2007
Modifiée le
15 mars 2011